martedì 17 febbraio 2009

Entretien avec Jacques Dupacquier

Entretien avec Jacques Dupaquier


Serge Cosseron e Bruno Somalvico : Jacques Dupaquier vous êtes un historien démographe. Pouvez ‑vous nous montrer et nous expliquer quel est votre champ spécifique, quelle est la nature de vos travaux et quelle est la fonction que vous occupez actuellement dans la recherche scientifique historique?

Jacques Dupâquier: En réalité je ne suis pas démographe, je suis historien de l'histoire sociale préoccupé de la connaissance des populations rurales sous l'Ancien Régime. Lorsque j'ai commencé mes travaux, il y a une vingtaine. d'années, il m'est apparu rapidement que le principal écueil de l'histoire sociale était un problème de représentativité. On n’étudiait pas toutes les popu­lations, on étudiait seulement certaines catégories sociales. Je me suis intéressé à l'histoire démographique dans la mesure où par l'étude des registre paroissiaux, des róle d'imposition, des recensement, il était possible de prendre une vue globale de la population. C'est par ce biais qui je me suis intéressé à la démographie historique. Depuis, je suis devenu directeur d'études à l'école des hautes études en sciences sociales, j'ai crée ce laboratoire de démographie historique que je préside aujourd'hui.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico ‑ En tant qu'historien démographe pouvez vous nous indiquer et définir les matériaux que vous utilisez ainsi que les méthodes qui ont permis d'utiliser ces matériaux?

Jacques Dupâquier: Il y a eu une véritable révolution épistémologique, il y a une trentaine d'années, qui va donner naissance à la démographie historique. Depuis très longtemps les historiens s'intéressaient à l'histoire de la population, ils essayaient de connaître l’évolution de cette population et d'avoir quelques lueurs sur les comportements démographiques, mais rien de tout cela n'avait été fait du point de vue scientifique. L'histoire des populations était restée jusque vers 1956‑1958 une science auxiliaire de l'histoire. C'est à cette date qu"un démographe polytechnicien, Louis Henri, a commencé à s'intéresser aux registres paroissiaux et a mis au point un outil prodigieux qui s'appelle la reconstitution des familles. Louis Henri cherchait a savoir quelle était la fécondité des populations du passé, s'apercevant que les statistiques anciennes n'étaient pas satisfaisantes. Il a imaginé de reconstituer des statistiques à partir des matériaux de base qui étaient essentiellement les registre de baptêmes, de mariages et de sépultures.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Depuis quand ces registres paroissiaux ont ils été rédigés et administrés soit par l' Eglise, soit par l'Etat?

Jacques Dupâquier: Dès l'Antiquité il existait un enregistrement, mais qui avait disparu avec l'Empire romain. L'enregistrement a été réorganisé par l'eglise à l'initiative des évêques à partir du I5ème siècle en France. C'est l'édit de Villercotret qui pour la première fois a marqué l'intervention de l'Etat dans le domaine des registres paroissiaux en obligeant les curés à enregistrer les baptêmes et à tenir les registres en français. Il leur a fallu une vingtaine ou une trentaine d'années pour y arriver. Par la suite le pouvoir royal s'est intéresse encore davantage. Il a obligé les curés à partir de 1667 à tenir un double des registres paroissiaux, puis à partir de 1737 à tenir deux originaux, si bien que la France a conservé presque l'intégralité de l'enregistrement des baptêmes, mariages et sépultures au moins depuis le 17ème siècle.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Est ce une situation particulière à. la France où est ce qu'il y d'autres exemples en Europe Occidentale?

Jacques Dupâquier: L'enregistrement s'est organisé à peu prés partout au même moment dans l'Europe catholique. Evidemment les pays les plus alphabétisés, les mieux encadrés du point de vue religieux ont pris une avance considérable : c'est le cas de l'Italie, par exemple, où l'enregistrement est presque parfait. dés le 16ème siècle. En outre les italiens ne disposent pas seulement des baptèmes, des mariages et des sépultures, mais aussi d'un document tout à fait spécial qu'on ne trouve pas en France et qu'on appelle le"status animarum" c'est à dire l’état des âmes. Les curés tiennent tous les ans un registre complet de leurs paroissiens où ils indiquent ceux qui sont décédés, ceux qui sont arrivés, ceux qui sont repartis. Nous n'avons pas l'équivalent en France, où nous sommes obligés de compléter l'enregistrement religieux par des documents qui sont surtout des documents fiscaux, en particulier les rôles d'imposition. L'imposition en France étant la taille, ce sont les anciens roles de taille qui sont des listes nominatives annuelles des chefs de familles.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico : Pouvez vous revenir sur la reconstitution des familles et comment elle s'établit: avec quels matériaux à la fois de comptage et d'utilisation des techniques les plus modernes?

Jacques Dupâquier C'est un travail qui dans les premiers temps s'apparente au travail de généalogiste. On doit relever dans les registres de catholicités tous les actes qui s'y trouvent, faire une fiche pour chaque mariage, pour chaque baptême, pour chaque sépulture ; ensuite ces fiches sont regroupées par nom de famille et les renseignements relatifs à une famille sont transmis sur une nouvelle fiche un peu analogue au moderne livret d'état civil qu'on appelle une fiche de familles. Sur une fiche de famille on trouve: les noms des parents des époux, les noms des époux, leurs dates et lieux de naissance, la date et le lieu de leur mariage, la date et le lieu où ils ont décédé, la naissance de chaque enfant avec la date de naissance de cet enfant et son destin ultérieur, on note si cet enfant s'est marié, quand et avec qui, et si il est decédé, où il est décédé et son état matri­monial au moment du décès. Ainsi sur une fiche de famille on a un très grand nombre d'éléments qui permettent de faire des calculs ; alors on fait des calculs préalables : par exemple on calcule quel age avait la femme à la naissance de chacun de ses enfants, quels sont les intervalles entre le mariage et la première naissance, puis entre les naissances successives. On note aussi combien d'enfants sont nés dans les cinq premières années du mariage, combien dans les cinq années suivantes etc... A partir de là on élabore des tableaux statistiques tout à fait remarquables tout à fait adaptés aux nécessites de l' analyse scientifique contemporaine qui permettent de connaître la fécondité des populations du passé mieux que nous ne connaissons la fécondité des populations contemporaines. Sur ces fiches de familles on peut rapporter chaque événement à un événement précédent, alors que les statistiques démographiques contemporaines résultent surtout des recensements, ce sont en somme des photographies périodiques de la population. A partir des fiches de famille on peut faire ce que les démographes appellent de l'analyse longitudinale, c' est à dire étudier chaque naissance en fonction de la naissance précédente, étudier un remariage en fonction de la date du veuvage. On est passé, autrement dit, de l'age de la photographie à l'age du cinéma.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico ‑ Pratiquement vous avez fait une thèse sur l'histoire du Bassin Parisien sous le règne de Louis XIV, c'est à dire au I7éme siècle. Quels sont les grands comportements sociaux et affectifs des hommes et de femmes de ce temps, que vous avez pu relever. Dans un premier temps est que vous pourriez nous présenter un peu quel était ce Bassin Parisien du point de vue des populations au début du règne de Louis XIV?

Jacques Dupâquier Ma thèse ne repose pas principalement sur l'analyse des registres paroissiaux encore que j'ai tiré parti de tous les résultats qui avaient été obtenu par lés auteurs de monographies. Ma thèse portait à l'origine sur le peuplement du Bassin Parisien à l'époque de Louis XIV. Par la suite je l'ai élargie et son titre exact est La population rurale du Bassin Parisien à l'époque de Louis XIV. Ce que je voulais faire c'était, en l'absence de "statut animarum", essayer de déterminer le niveau et la répartition du peuplement. Pour cela je me suis servi non pas des registres de catholicité, mais essentiellement du dénombrement dont il existait des épaves dans une grande partie des archives françaises et surtout des rôles d'imposition sur lesquels j'ai effectué des comptage de feus. Sur cette base j'ai d'abord reconstitué la cartographie administrative du Bassin Parisien : il y avait là environ quatorze mille paroisses, dont deux mille avaient disparu. Il a fallu savoir ce qu'étaient devenues ces deux mille paroisses, établir la correspondance avec les communes modernes, et voir quel avait été le niveau de la population, mesuré en feu, au début puis à la fin du règne de Louis XIV

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Qu'est ce qu'un feu?

Jacques Dupâquier C'est un ménage, au moins dans le Bassin Parisien .A l'époque on utilise le mot feu dans le sens de famille cohabitant. Dans le Bassin parisien il n'y a pas d'équivoque, un feu ça désigne clairement les personnes qui vivent autour d'un foyer. C'est essentiellement un ménage parce qu'un feu peut être plus ou moins grand, au cours de la vie d'un couple un feu commence par s'agrandir avec la naissance des enfants ; ensuite, après le départ des enfants, il diminue, si bien que je ne me suis pas risqué a passer du nombre des feux au nombre des individus. Quelque chose m’a étonné. mon intention à l'origine c’était de mesurer l'effet des catastrophes démographiques de la fin du 17ème siècle. Je m'attendais donc à un effondrement général de la population rurale. Or, bien au contraire, je m' apercevais qu’en dépit de toutes les catastrophes, en dépit des guerres, en dépit des épidémies, la population finissait toujours par se rétablir. Elle se rétablissait même assez rapidement et toujours au même niveau comme s'il y avait eu une suite de mécanismes secrets qui faisaient que le niveau de la population se recoulait perpétuellement dans les mêmes moules.
Ceci nous a amené à analyser plus en détail ce mécanisme et je crois l'avoir découvert à la fois dans l'analyse des mentalités collective de l'époque et dans celle des structures économiques et sociale. En effet il y avait un certain nombre de règles qui n'étaient pas écrites mais qui étaient profondément intériorisées dans la conscience sociale de l'époque. Regles qui disaient: pas de naissances hors mariage et effecti­vement le nombre des naissances illégitimes était très faible et les petits batards ont beaucoup moins de chances de survie que les enfants légitimes. Deuxième règle: pas de cohabitation des couples mariés, c'est à dire que, contrairement à ce qui se passe dans certaines régions françaises; celles du Sud, dans le Bassin Parisien la règle était déjà celle de la famille nucléaire, composée du père, de la mère et des enfants. Quelquefois bien sur on recueillait un vieux père ou une vieille mère ou un parent, mais la règle fondamentale c'est que, dès cette époque, la famille nuclé­aire dominait presque partout. La troisième règle enfin c'était : pas de mariages sans établissement. Le mariage dans le fond c'est une sorte de permis de fécondité qui était accordé à un jeune couple par la société et la société n'était pas disposée à l'accorder si le jeune couple ne pouvait pas vivre du sol, c'est à dire que se marier était vraiment au sens étymologique du terme fonder un foyer. Or, comme les structures économiques et sociales de l'époque étaient font rigides, que la Noblesse et le Clergé qui possédaient une grande partie des terres n'essaient pas disposées à les morceler pour faciliter l'installation de nouveaux foyers, le nombre des tenures ne pouvait varier que très lentement à l'intérieur d'un village et par conséquent les jeunes gens en age de se marier étaient obligés d'attendre pendant une dizaine d'années parfois qu'une tenure devienne disponible. Quand il y avait une grande crise comme par exemple en I693‑I694, beaucoup de foyers étaient détruits, l'homme était mort ou la femme, et dans ce cas-là de nouvelles terres devenaient disponibles. L'homme se remariait ou bien - si c'était la femme - elle laissait la tenure à son fils ou à son gendre et ainsi des couples âgées étaient remplacés par des couples tris jeunes, plus féconds. Malgré les pertes, la natalité augmentait dans les années qui suivaient les crises, et les pertes étaient réparées en moins d'une dizaine d'années. I1 y avait donc une sorte de mécanisme auto‑régulateur qui résultait à la fois de ce qui se passait dans la tête des gens, du modèle qu'ils avaient incons­ciemment dans la tété qui exigeait la famille nucléaire, et, d'un autre côté, les structures économiques et sociales, qui ne permettaient pas la multiplication du nombre des ménages. Je crois que ma thèse à aboutit essen­tiellement à cette conclusion que les populations du passé étaient autorégulées.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Ce qui veut dire qu'à cette époque-là on se mariait tard. Pouvez vous fixer à peu prés l'age au mariage et est ce qu'il n'y a pas d'autres raisons que des raisons de type socioéconomiques? Est ce qu'il y a déjà l'idée d'une sorte de contraception?

Jacques Dupâquier Comme l'a dit très justement Pierre Chaunu le retard de l’age au mariage c'est l'arme contraceptive de la France classique. La régulation de la population s’opère fondamentalement par le retard de l'age au mariage. Contrairement aux légendes qui ont couru pendant longtemps, les garçons et les filles se mariaient tard, c'est seulement dans la noblesse qu'on voyait des filles mariées à quatorze ou à quinze ans à la campagne. C'était tout à fait exeptionnel. L'age moyen au mariage pour l'ensemble du Bassin Parisien à l'époque de Louis XIV est de l'ordre de 26 ans pour les garçons, 24 pour les filles. Par la suite cet age va s'élever, sous l'effet de la croissance de la population, mais à l'origine c'est 24 et 25 ans. Or c'est très tard : 24 et 26 ans c'est plus tard qu'aujourd'hui, puisqu'il y a quelques années en France l’age moyen au mariage pour les filles c'était 22 ou 23 ans. Donc 24 ans à l'époque c'est tard. Comparez le aussi avec la situation qu'on trouve dans les autres civilisations. Les autres civilisations mondiales pratiquent le mariage pubertaire. En Indes jadis on mariait les filles à 12 ou à 15 ans : ce n'est que tout récemment que l'age au mariage a été reporté à I8 ans, en Algérie également les filles étaient mariées à la puberté, et l'Europe occidentale dans l'ensemble se distingue des autres civilisations parce quelle pratique la régulation de la population fondamentalement par le retard de l’age au mariage. De là à dire qu'on ignorait la contraception, c'est une autre affaire. Je ne crois pas personnellement à l'idée de la fécondité naturelle. Il est clair qu'il y a d'autres moyens contraceptifs que la pilule ou l'avortement. En particulier il y a un certain nombre de techniques telles que l’amplexus reservatus, le coitus interromptus, ou bien simplement faire lits à part au bout d'un certain temps de mariage. Il me semble tout de même que la fécondité des femmes passés 35 ans varie tellement d'un village à l’autre, d'une région l'autre, d'une époque à l'autre, qu'on ne peut douter qu'un certain nombre de ces femmes aient volontairement réduit leur descendance à partir de 35 ans. Mais réduire leur descendance après avoir eu 5, 6, 7 ou 8 enfants. Il faut dire aussi que les familles nombreuses étaient moins nom­breuses qu'on ne l'imagine, on croyait jadis qu'une famille paysanne normale aurait pu compter I5 ou I8 enfants, mais c'est quelque chose de tout à fait exceptionnel, et personnellement je n'en ait jamais rencontré qui comptasse plus de quatorze enfants. Dans la bourgeoisie il n'en était pas de même, car, comme les femmes n'allaitaient pas leurs enfants, elles étaient exposées à une nouvelle conception deux ou trois mois après la naissance de chaque enfante. A la campagne la règle était d' allaiter les enfants. Contrairement a ce qui a été dit un peu hátivement par quelques historiens américains ou vulgarisateurs français, la grande masse des femmes allaitaient leurs enfants et comme elles l’allaitaient, elles étaient protégées contre une nouvelle conception, si bien que les intervalles entre les naissances atteignaient en moyenne trente mois et dans certains cas - dans le midi de la France en particulier - trente-six mois. Certaines femmes se mariaient tard. La règle générale c'est qu'une femme mariée à 24 ans ou à 25 ans avait 6 enfants en moyenne, parfois 8, et à condition bien sur qu'elle ait pu atteindre son 45ème anniversaire en état de mariage. Les familles étaient moins nombreuses qu'on pouvait le croire. Alors mariages tardifs et allaitements prolongés faisaient que la fécondité de ces populations, sans être vraiment contrôlée artificiellement, correspondait exactement aux nécessités de l'époque. Il s'agisse donc d'équilibrer les fortes mortalités qui décimaient ces populations.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico A quoi renvoie cette différence de comportement entre le monde urbain et le monde rural concernant l'allaitement des femmes ?

Jacques Dupâquier On a récemment prétendu que si les femmes n'allaitaient pas leurs enfants, c'est qu'elles ne les aimaient pas. On a fait de la mauvaise histoire de l'amour maternel là-dessus. Or en réalité les femmes qui n'allaitaient pas leurs enfants c'étaient les femmes qui travaillaient. Il est aussi vain de reprocher à des femmes d'artisans de ne pas allaiter qu'il le serait aujourd'hui de reprocher à des femmes travailleuses de mettre leurs enfants à la crèche. En réalité dans les villes on mettait beaucoup d'enfants en nourrice, parce que les femmes avaient une activité économique. On dit maintenant que ces enfants mis en nourrice mourraient comme des mouches !. C'est vrai qu'ils mourraient bien davantage que les enfants allaités par leurs mères, mais les gens n'en n’avaient pas conscience. Dans les villes les conditions d'hygiène et d'entassement étaient épouvantables. Les gens devaient avoir l'impression qu'en envoyant leurs enfants à la campagne - ce qui d'ailleurs exigeait de très lourds sacrifices - ils leur assuraient des chances de survie meilleures: ce n'était sans doute pas vrai, mais c'est seulement les historiens démographes du XXème siècle qui s'en sont avisés .

Serge Cosseron e Bruno Somalvico. La femme du monde rural donc ne travaillait pas ?

Jacques Dupâquier. La femme du monde rural travaillait, mais elle travaillait sur place. Le travail dans le monde rural n'avait pas le même rythme que dans le mon­de urbain. Il y avait des mortes saisons, on travaillait beaucoup moins à la campagne qu'on y travaille aujourd'hui. J'ai essayé de calculer pour les paysans du Vexin, dont je m' occupé, et j'arrive à peu prés à 100 jours de travail effectifs dans l'année. Avec effectivement à l'époque des moissons de très longues journées de travail pendant lesquelles les enfants sont un peu abandonnés à eux mêmes, ce qui explique peut être en partie la plus forte mortalité infantile à cette période-là. Mais dans l'ensemble les gens n'étaient pas accablés de travail. La femme travaillait à la maison, il n'y avait pas de séparation du lieu de travail et lieu d'habitation, c'est très important d'ailleurs pour les rapports entre les hommes et les femmes parce que les femmes avaient leur activité économique bien à elles, et il n'y avait pas de contradiction entre le travail et la maternité comme dans la société contemporaine.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Plus precisement, Jacques Dupaquier, a quelle période de l'année les gens se mariaient ils? Quelles sont les périodes de fortes fécondité? A partir des méthodes statistiques peut on retrouver un rythme dont on ne sait s'il est social ou biologique, de la conception du mariage et des naissances ?

Jacques Dupâquier La première chose à dire c'est que dans la société rurale traditionnellement on se mariait de préférence en hiver, parce que c'était la morte saison et jusqu'à une époque récente l'hiver était essentiellement la saison des fêtes. Mais en dehors de cela et en plein hiver il y avait deux saisons en dehors desquelles on ne pouvait se marier c'étaient l’Avent et le Carême ce qu'on appelait jadis "les temps clos". Alors sous l'Ancien Régime ‑ avec l'encadrement de la société par l'Eglise que vous connaissez les curés refusaient, sauf dispense, de célébrer des noces pendant la période de l'Avent, c'est à dire le mois de décembre avant Noél et pendant le Carême, c'est à dire les quarante jours avant Pâques, et on ne peut pas en tirer de conclusions sur les comportements religieux de la population, puisque ce sont les curés qui décident de marier ou de ne pas marier. Voici quelque chose de passionnant, pendant la Révolution à partir de 1793, il y a eu une vague de déchristianisation et on a fermé les églises on les a converties en temples de la raison, on a emprisonné ou déporté la plupart des prêtres et le culte catholique a été interrompu. La popu­lation est livrée à elle-même, libre de se marier maintenant pendant l'Avent et le Carême qui sont pour elle des périodes plut favorables puisqu'on est justement en plein hiver, en pleine morte saison. Les histo­riens démographes ont mesuré la fréquence des mariages pendant i'Avent et le Carême durant la :période révolutionnaire. On s'aperçoit, en règle générale, que l'Avent a cessé d’être respecté et ne le sera plus non plus a XIXème siècle et d’ailleurs l'église n' y tient pas la main, mais en ce qui concerne le Carême il y a de très grandes différences entre­ les régions. Dans l'ouest, en Bretagne par exemple, et sur les marges armo­ricaines, il y a très peu de mariages pendant le Carême, alors que ces mariages deviennent relativement nombreux dans le centre du Bassin Pari­sien. Cela laisse supposer par conséquent que les populations de l’ouest étaient plus christianisées que celles du Bassin Parisien, ou, du moins, plus profondément, mais même dans le Bassin Parisien la fréquence n'est pas considérable et même si les gens se mariaient pendant le Carême, ils répugnent encore à se marier pendant la semaine sainte. Quant aux mariage pendant le Vendredi Saint ils sont à peu prés inconnus. On n’en trouve un seul exemple pour toute la ville de Rouen durant la période révolutionnaire Ainsi, la démographie historique permet de cartographier des comportements religieux qui sont révélateurs d’une certainement des mentalités, j'insiste bien sur ce point, en démographie historique ce que nous faisons c'est mesure des comportements. Nous ne sommes pas des historiens des mentalités, nous ne sommes pas chargés d'interpréter ces comportements mais ce que nous pouvons dire c'est qu' il y a des gardes fous, on ne peut pas se permettre quand on observe certains comportements de dire n'importe quoi.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Comment en tant qu'historien démographe, vous qui essayez d'approcher les plus grands nombres, pouvez vous vous appliquer à essayer de résoudre le problème de la sexualité qui dans nos sociétés apparaît comme quelque chose d' assez individuel?

Jacques Dupâquier:Ce qui a beaucoup intrigué les historiens démographes quand ils ont construit leurs statistiques, c'est de voir que dans ces populations qui pratiquaient le mariage tardif - où on aurait du s'attendre à trouver beau­coup de naissances illégitimes - les textes littéraires, le théâtre du 16ème siècle , du 17ème siècle , du 18ème siècle, sont pleins de bâtards. Or la fréquence des naissances illégitimes est extrêmement faible. A la cam­pagne, à l' époque de Louis XIV, elle n'atteint pas, en moyenne, 1%, elle est un peu plus forte dans la Normandie occidentale, mais il reste que pour l'ensemble représentant à peu pres 40% du territoire français, nous avons moins de 1%. Cela laisse supposer une chasteté tout à fait extraordinaire de ces populations, puisque aujourd'hui, dans la France contemporaine, malgré les procédés contraceptifs, la fréquence des naissances illégi­times dépasse 10%. En France, elle augmentera au I8ème siècle, mais, malgré tout, on reste à des niveaux bien inférieurs à ceux qu'on observe au 19ème et au 20éme siècle. Cet argument sur la chasteté des populations n’a pas été admis par tout le monde, en particulier par mon ami Jean‑Louis Flandrin qui dit que la fréquence des naissances illégitimes est un médiocre instrument de mesure, que peut être les filles de la campagne sont allées accoucher en ville, ou que peut être pratiquaient elles des avortements. Les historiens démographes ont répondu aux objections de Jean Louis Flandrin, car ils ne se sont pas contentés de mesurer la fréquence des naissances illégitimes, mais ils ont mesuré ce qu'on appelle la fréquence des conceptions prénuptiales. Sur les fiches de famille on a les dates de mariage et on observe aussi la date de naissance du premier enfant. Si l'on considère que les enfants nés dans les huit premiers mois du mariage sont des enfants conçus hors mariage, le neuvième mois c'est autre chose, il peut s'agir de prématurés; il peut aussi y avoir des prématurés du huitième mois, mais nous admettons en gros que nous appelons conceptions prénup­tiales; les conceptions correspondant à des naissances survenues dans les huit premiers mois du mariage. Cette frequence est très faible, en France en 1975 nous étions à 26%, ; à l' époque de Louis XIV on trouve 4% dans des sociétés qui ne connaissent ni la pilule, ni les contraceptifs. Par conséquent cela laisse supposer tout de même cette faible fréquence des conceptions prénuptiales, et que donc la plupart des filles devaient arriver vierges à leur mariage .Ceci a des conséquences très importantes, il est probable que dans ces populations il devait y avoir des tensions qui se résorbaient de manières très différentes de la manière dont elles se résorbent actuellement. On se serait attendu à trouver beaucoup d'histoires de mœurs dans ces populations avec ces filles se mariant si tard et privées de sexualité pendant une dizaine d'années mais on en trouve très peu finalement. Il y a beaucoup moins d'a­ffaire dans la société rurale du 17ème siècle, qu'il n’y en a dans la société danoise contemporaine.

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Vous avez définit le 17éme siècle comme un siècle d'autorégulation au niveau du développement de la population française, ce que nous voudrions savoir c'est d'abord l'évolution, puisqu'il y a une certaine rupture au 18ème siècle et d'autre part, s'il est possible d'après des études qui ont été faites au niveau international tout du moins en Europe occidentale de faire une comparaison du régime démographique français avec celui de l'Angleterre ou de l'Italie. Puisque ce sont les trois grandes écoles de démographie historique?

Jacques Dupâquier Si l'on reste sur le domaine de l'illégitimité on s'aperçoit qu'il y a effectivement un mouvement européen, c'est à dire que la fréquence des naissances illégitimes a diminué jusque vers le milieu du 18ème siècle et puis elle a recommencé à augmenter. En France elle a augmenté également: la fréquence des naissances illégitimes est passée à peu prés de 1% à 2% entre le règne de Louis XIV et le règne de Louis XVI, ce qui ceste très faible. De même la proportion des conceptions prénuptiales à doublé au 18ème siècle. Il est absolument évident que la contre-réforme de même que la réforme proprement dite et que le calvinisme ont contribue à créer un état d'austérité morale qui a été presque complet à la fin du 17ème siècle et dont les populations se sont libérées partiellement au 18ème. Mais ce qui est le plus important en général pour l'histoire de l'Europe Occidentale c'est que la population - qui avait augmentée très fort á l' époque de la Renaissance jusqu'au 17ème siècle puis qui avait stagné à la suite des grandes catastrophes du 17ème siècle - recommence sa croissance dés la fin du 17éme ou les premières années du 18ème siècle. Le 18ème siècle est caractérisé par une augmentation considérable de la population et cette augmentation a eu des conséquences énormes sur le comportement des gens. Il est probable que si la fréquence des conceptions prénuptiales et des naissances illégitimes augmente c'est aussi parce que l'age au mariage augmente et la fréquence du célibat augmente, autrement dit : il devient très difficile aux gens de se marier, ils se marient moins, ils se marient plus tard et cela contribue évidemment à accroître les chances de conceptions prénuptiales et de naissances illégitimes. Le mécanisme auto‑régulateur dont j'ai parlé tout à l'heure a joué à fond au 18ème siècle, à partir du moment où beaucoup de jeunes se sont présentes sui le marché matrimonial sans qu'il existe de possibilités d’établissement. En conséquence cela a créé des tensions sociales énormes et ces tensions sociales ont aggravé beaucoup la situation sociale en France à la veille de la Révolution.
Il y a eu un autre processus capital: c'est que la demande de subsistance a augmenté. Contrai­rement a ce qui a été dit, ce ne sont pas les progrès de l'agriculture de subsistance qui ont permis les progrès de la population. Le progrès de la population est venu d' abord; il y a eu une augmentation de la demande de grain sur le marché : le prix du grain a doublé en gros dans la deuxième moitié du 18èmd siècle et ceci, comme vous le savez, a engendré des troubles par exemple dans notre région parisienne avec la guerre des farines. Troubles qui annoncent les grands troubles de I789. Il est évident que la croissance de la population française au 18ème siècle et les tensions qu'elle a induite ont contribué a créer un climat favorable au déclenchement de la Révolution Française

Serge Cosseron e Bruno Somalvico Ces caractéristiques du Bassin Parisien se retrouvent elles dans d' autres régions françaises ou s'agit il d'un rythme autonome?

Jacques Dupâquier Je parle de la croissance de la population pour l'ensemble de la France et même pour l' ensemble de l' Europe et peut être pour l'ensemble du monde, car ce n'est pas seulement la population française qui a augmenté. Si elle était seule à augmenter nous pourrions chercher de bonnes raisons nationales, mais la population de l'Italie, de la Suisse, de l’Allemagne, de la Suédé , de la Russie , de la Hongrie, augmente. La population de l'Europe a - si mes souvenirs sont exacts - augmenté de %0% environ au cours du 18ème et on s’aperçoit que la population de la Chine avait commencé à croître dès le I7ème, que la population des deux Amériques augmente aussi. Le monde semble être pris dans un processus général de croissance au tour du 18ème siècle. C’est justement cette croissance qui a contraint à coloniser de nouvelles terres, la colonisation qu'on voit dans toute l'Europe orientale plus ou moins favorisée par les souverains, c'est faite dans une période de croissance démographique. C'est cette croissance aussi qui a libéré des masses de main d’œuvre énormes favorables au déclenchement de la révolution industrielle. Autrement dit : dans le décollage économique de l'Europe je met en premier lieu le facteur démographique.

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